Jeudi 26 février 2009 4 26 /02 /Fév /2009 13:29



Les objets : faut-il en parler ? Le méritent-ils ? Prenons ceux de la cuisine : ceux-là qui ont gagné notre confiance et qui subitement vous narguent, plongent sous les meubles en stratifié, parmi les moutons et graillons ignorés, vous forçant à ramper, à balayer de votre épaule le sol, pour atteindre le couteau économe neuf et design mais qui montre une agaçante propension à rouler loin lorsqu'il vous a échappé. Couché de côté vous n'appréciez pas l'aventure à laquelle cet objet sans vie vous contraint. Tout à l'heure déjà le sac en plastique curieusement léger, de ceux pour lesquels on a calculé très précisément à partir de quand ils étaient trop fins pour mériter l'appellation sac, cache-courses provisoires dont la déchirabilité le dispute à la hâte de s'envoler et nous rappelle qu'il faut préférer désormais le panier pérenne et nominatif à ces mauvais souvenirs ponctuant les paysages à la pointe des arbres, refusant de s'enfoncer dans les cours d'eau et jonchant les losanges de pelouses râpeuses aux abords des poubelles et pique-niques. Un tel volatile me provoquait, frissonnant, sur la planche de travail de ma cuisine, pas plus tard qu'il y a cinq minutes. Trop léger pour se pousser d'une pichenette, il continuait à vibrer et à se ballonner d'air alors que vraisemblablement on ne lui avait rien demandé. Cette vie autonome, compte tenu de sa légitimité discutable, lui conférait une effronterie que j'ai ressentie de façon disproportionnée sans doute, dans tous les cas déplacée, envers ce qui méritait évidemment la poubelle et encore, le plus tôt possible. Eh bien non, il était là, frêle, se donnant l'air inutile qu'il était superflu de se donner, cherchant encore à séduire sinon quoi ? Je me suis vue d'un précis geste du bras, coupant cours à toute rumination, le faucher et d'une diagonale à la courbe arithmétique, l'enfoncer proprement dans l'autre sac en plastique, mais celui-ci plus consistant, accroché à la patère du meuble-socle de l'évier. Faut-il réserver pour ces choses inanimées le meilleur de nos réflexions et oublier de les prendre que pour ce qu'elles sont : des choses indifférentes ? Dès lors qu'elles ont le pouvoir de déclencher en nous des simulacres de dialogues, ces pensées éclair, même claquemurées dans les interstices ou considérées comme secondaires, constituent le plus clair de notre activité cérébrale. Notre environnement, qui essuie nos mitrailles de projections douées de vie par la magie de la création, devrait jouir de devoirs et de droits autant que nous-mêmes, tant ils figurent en place centrale de nos préoccupations. Jadis l'ours, la poupée de notre enfance, calés dans nos bras, jouissaient d’une similitude de forme qui les protégeait parfois de l'assaut sauvage. Il n'était que de voir comme nous les consolions après les sévices. Mais aujourd'hui, il ne s'agit plus de sortir dans la rue pour réhabiliter les droits de l'objet qui nous ressemble, ni de l’ignorer quand, ne nous ressemblant même pas il arrive à ses fins, mais il s'agit de se protéger de lui, de l'empêcher de se venger, de nous séduire, de nous provoquer, il s'agit d'arrêter le bras de fer. Bon sang!

 

Par Valérie Dubach - Publié dans : Bavardages tout court
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