Il n’y a pas si longtemps, j’ai failli me tuer
dans ma cage d’escalier. Simplement, pour cause d’échafaudage un tant soit peu loin des normes. Or, dès lors qu’hors de l’or lumineux que nous allèguent les NORMES on s’égare, qui donc rode ?
J’avais tout faux, je méritais l’échafaud. Mieux, j’intéressais Dame la Faux. Funambule au dessus de cinq mètres d’espace fortement penché, j’escalisais en pure inconscience, au mépris des
parallèles et perpendiculaires, tenant au seul fil que déroule la litanie qui s’échappe de mon bec : " J’ai peur, j’ai peur ". Il y avait bien ces bouts de ficelle qui font des miracles
s’ils sont bricolés au bon endroit. Mais étaient-ils pertinemment serrés ? Comme le font les Isans, ces grands oiseaux rêveurs dont je suis de la famille, j’avais pensé me pincer plusieurs fois
pour m’extraire d’un rêve, le cas échéant. Si j’avais été de celle des échassiers, cette cage n’aurait posé aucun problème. Mais j’étais une Isane, qui plus est, mêlée plus qu’à son tour à la
rêverie redoublée, ordinairement appelée art. Aggravant mon cas, je plus-que-mérite mon appellation d’art-Isan.
Je n’ai que des jambes d’égale longueur, pliables où et dans le
sens que l'on sait, une taille modérée, un poids certes léger mais pas négociable ; les ailes dans notre dos ne servent plus depuis des siècles qu’à la décoration, et encore. Je ne peux compter
sur elles plus que sur la providence.
Un esprit ailleurs et des jambes non extensibles, voilà de bonnes
conditions pour se promener sur des surfaces branlantes, elles-mêmes effrayées et prêtes à s'abattre au premier geste brusque. Car il en faut de la brutalité pour fouetter ce plafond tout
là-haut. Il faut ferrer, faire briller, lustrer, finir le beau travail. La voûte aussi veut dénier prise à la lumière, qui glissera dessus comme sur du verre, jusqu’au vertige. Mais non, les
Isans n’ont pas le vertige. Encore moins les Artisans. Ils ont gardé le souvenir de leur âge d’or, planant vers les cimes, fumant le cigare avec les aigles royaux...
Donc, tremblant de mourir mais l’esprit vagabond, je voyais le
travail se faire et j’en concevais de la joie. La joie que ce serait bientôt fini. La joie de pouvoir retourner dans mon lit avec mes livres favoris, me faire un café en écoutant la radio,
fatiguer la ligne de téléphone, penser simplement en toute sécurité, sans que les éléments, les murs, enfin, les objets, m’invectivent et m’invitent au duel ou au pourparler étriqué. J’ai
beaucoup parlé aux couteaux, aux bassines, aux chiffons, au cutter, au scotch.
Un certain couteau, pas forcément pour me rendre l’exercice plus laborieux qu’il n’est, car j’imagine qu’il voulait jouer, s’était caché. C'est
bon enfant que je cherche d'abord, puis par déambulations circulaires, enfinje ratisse mathématiquement mètre carré par mètre carré. Ce jour-là, après avoir retourné tout l’espace à la loupe, je
visai un sac en plastique, élément paysager d’aspect anodin, qui traînait inutile au pied d’un mur. Quand je l’eus soulevé, je vis mon couteau numéro cinq, l’air aussi sournois qu’un crabe, qui
était là depuis le début et qui ne le disait, le bougre, qu’en n’étant pas fourré dans quelqu'autre recoin ! N'empêche, s’il était caché là, il avait au moins eu le bon goût de signaler son
absence ailleurs. Dommage qu’on ne puisse pas jouer à "Tu brûles-tu refroidis" avec certains outils, l’amusement serait total. C’était quand même une bonne chose d’avoir retrouvé mon couteau
fétiche. Je ne me rappelais pas du tout l’avoir posé là. Diable, comment ce sac en plastique avait-t-il réussi à se caler exactement dessus, avec cet air aussi autochtone, que passer devant dix
fois sans le suspecter soit possible ?
Je marchande également avec mon pèse-camion, ma pesette maculée
toute l’année, cet instrument qui évalue, au gramme près, des quantités pouvant aller jusqu’à cinq kilos. J’en ai une autre qui comptabilise le dixième de gramme, idéale aux dealers, achetée dans
une boutique aussi ésotérique que marie-jeanne. Esotérisme protéiforme et contagieux, on va le voir : un certain matin où précipitamment je faisais mon réassort de matière à beurrer les murs, ma
balance poids lourd, à la pesée, affiche 666g ! Moi, superstitieuse, qui préfère 665, j’en enlève un peu. Mais, après avoir enlevé, puis multiplié, le poids de plâtre par ce qu’il faut d’une
certaine compote qui jusqu’à ce jour continue de faire ses preuves (j’ai mes secrets), la réponse fleure nettement la malice : 1111g. Elle insiste ! Je ne sais plus, dorénavant, s’il s’agit
d’exorcisme ou de mauvais augure. J’ai la sensation d’une glu. Comme il faut arrêter le phénomène, le poltergeist, je décide de lâcher l'affaire internationnale. Retour sur le tarmac un petit peu
accidenté comme on sait, hérissé d’échelles combinées qui encombrent là où au contraire il faudrait dégager. Quoique besognant je veille. Le moindre indice m’alerte. Je monte sur l’escabeau :
bancal. Petite peur quand même. Je décide de m’en être tirée à bon compte. Une petite cale et basta. D’autres petites chicaneries me distrairont bientôt comme : "Ai-je assez d’enduit sur mon
couteau ? ". Pour aussitôt me voir prise en flagrant délit de le charger trop! Zut, une bouse qui éclabousse et l’échafaudage et l’escalier ! L’enthousiasme se paie cher. Mon cardio devait sans
doute afficher 34 pulsations minute ; chez moi ça n’est pas impossible. Quid des endorphines? Avec leur air de vous annoncer une bonne nouvelle, me faisant accélérer, mettre bouchées doubles,
avoir toujours plus de cœur à l’ouvrage. À moins qu'on soit pressée de finir, à moins qu'on bâcle ? Pas le genre de la maison, ça. Saint-Scrupule nous tient debout, nous autres. Mais pas tous les
Artisans. Ma légende à moi c’est Saint-Scrupule contre l’Intelligence. La rectitude bienfaisante de bla première doit être pourfendue par la souplesse de la seconde, son sens de l’exception, du
cas par cas, du bémol. En fait, la polémique tiendrait dans la question : quand doit-on désobéir ? On entend des milliers de voix d’enfants qui ont leur idée sur le chapitre. Fermons ce coffre
aux merveilles.
Quand le scotch se distingue : habituellement il se détache sans
broncher de son compactage-enroulage si pratique. Mais là il me reste dans les doigts après deux centimètres ; ce lâcheur a séché, il casse tout simplement. Il compromet la bonne moyenne que
j’imprime au train du chantier. Si je dois traiter ce scotch avec la patience infinitésimale et les égards réservés à d’autres postes plus porteurs, je vais par la même occasion perdre ma belle
concentration. Je risque de me laisser happer par la réalité qui, avec le bruit, détient la palme des nuisances répertoriées depuis huit ans. Un bon chantier est un chantier imaginaire. Mais
quand même, est-ce qu’il faut des conditions particulières pour conserver un scotch de peintre ? Peut-être y a-t-il dans les rayons de mes fournisseurs des humidificateurs d’armoire pour
l’entretien du scotch, peut-être sa durée de vie est-elle limitée. Vous ne le saviez pas ? Il faut étiqueter les rouleaux pour distinguer les moins frais des derniers achetés. Finalement je les
ai écoulés péniblement parce que l’Artisan n’aime pas jeter le matériel.
Pour ce qui est du chiffon, nous avons lui et moi une
histoire délicate. C’est un peu comme s’il demandait la permission de faire partie du chantier. Je l’oublie tellement souvent. On peut presque toujours s’en passer. Pourtant il est indispensable.
J’ai fini par comprendre que le vrai confort du chantier c’était un bon chiffon. Il n’y a qu’à voir comme il se transforme à force d’être imbibé, à avoir essuyé les surplus de noir ou de terre
d’ombre en pâte, qui suinte du biberon de colorant. Puis il sert à essuyer les couteaux, les mains, les plinthes. Chaque dix centimètres carrés de tissu est dévoué à autre chose. Comme d’un
mouchoir, on s’en sert jusqu’au dernier coin. Il me fait un peu pitié à dire vrai. Il est tout sauf un instrument de précision. Sa tache est d’essuyer les taches. Encore faut-il qu’il soit de
bonne qualité. Certain essuient les taches médiocrement. C’est presque une incongruité. Même pas bon à essuyer les taches ! Pendant tout le chantier je peux souffrir d’un chiffon imperméable,
plastifié, qui en somme n’assume pas sa tache. Fausse note plus que mauvaise note, puisqu’on a dit qu’on pouvait s’en passer. Pour ne pas être dérangée par le chiffon néanmoins, je préconise un
peu d’anticipation : se choisir un bon et pas trop beau chiffon, quelque chose d’agréable au toucher, qui figurera un compagnon fidèle et doux jusqu’au bout du chantier.
Que dire du cutter, cet outil merveilleux, ce complice qui
prolonge mon pouce avec autant d'élégance ? Musical, souvent conçu avec des crans retenant le glissement de la lame, son utilisation ponctue la vie du chantier avec personnalité. Il a quelque
chose de masculin qui n’est pas déplaisant. Mais attention, il peut mordre ! En particulier le pouce gauche quand on est droitier. Son petit nom américain le rend léger, toujours venant
d’ailleurs, petit missionnaire détaché pour se rendre utile. J’exagère parce que parfois il rouille. Ça prouve qu’il est humain et pas irremplaçable. Je ne peux que le couvrir de
louanges.
Citons aussi le trio joyeux de la bassine, l’éponge et le
couteau japonais de plastique. On va dire Martine, Bob et Jean-Patrick. Nos ébats embellis d’éclaboussures ont la beauté du rituel. A nous quatre nous mettons le feu au récurage quotidien. C’est
grâce aux garçons que Martine passe une bonne nuit, retournée pour sécher sur l’évier, après que JP lui ait débarrassé le plancher de sa pellicule d’enduit agglomérée tout au long de la journée.
Ne pas exécuter cette opération serait préjudiciable au rendement des jours suivants parce qu’alors, la fine pellicule craquellerait au contact de l’humidité et mélangerait ses scories à la
pâte, occasionnant toute la suite de rayures désagréables que l’on imagine. Bob, lui, a des compétences moins pointues, mais non moins utiles. Il promène sa surface poreuse et souple à peu près
partout, pour, touche finale, enlever les derniers résidus sur le corps plastifié de Martine. Il est le point d’orgue de la journée de travail. Tout ce petit monde aime ensuite être posé bien à
plat l’un à côté de l’autre sur l’égouttoir jusqu’au lendemain.
Pinocchio c’est rien à côté, je vis une vie
fantastique. Dans ma cage d’escalier j’écoute, je suis dans un vibratoire pavillon auditif et j’attend la révélation. J’en perds la notion d’étage. Tout ça a bien un sens ! Que signifie cette
spirale sinon l’œil du cyclone où je me tiens, désignée, sinon l’indispensable catalyseur, la corne de vent, le miracle du coquillage et son chant? Je les entends maintenant. Rester dans la
course, virevolter en donnant de la spatule en rythme et transformer la terre en or, la pâte plâtreuse en peau de bébé, car oui, il la faut aussi perméable qu’une paroi microporeuse n'est pas à
la portée de tous. Parce qu'il faut encore l’inspiration! Qui se convoque. Au moyen de déplacements aussi bizarres que ceux du cavalier sur un échiquier, dahu perdu dans le dédale vertical,
monstre de chair échappé de la cathédrale, j'invite quelque chose. En rupture avec les habitudes confortables du chantier d’appartement, contrariée et empêchée de mouvements, un pied balançant
dans le vide, accrochée et raide dans l’axe de l’échelle, visitée par les hantises catastrophistes, d'accidents au couteau, de chutes (jusque là toujours évitées de justesse), j’inspire et
j’expire pour entretenir le tirage, pour conquérir davantage. Ne sentant plus mon corps, j’aspire, j’aspire.
Ce ne sont de toute façon que de petits bobos.
L’entaille faite par un inox si bien aiguisé qu’au terme de son nettoyage la main amoureuse glissant un peu trop fort sur le fil, et c'est la goutte de sang mélangée à l’eau, le picotement
minuscule. Puis les dix jours suivants, ce sera la vaisselle de chantier malaisée, obligée de gants, l’eau qui ré-ouvre la plaie. Les bleus au tibia qui bute toute la journée sur la barre de
l’échelle, les blessures qu’on ne sent pas sur le moment, qu’on découvre, qui nous amusent.
Oiseau de Paradis, je vole aujourd’hui dans ma volière, ma
cage dorée, ma cage de miel, depuis que la magie a fait sourire enfin les murs, que les derniers centimètres ont été soignés dans le même geste, puis ferrés.
Le calme est descendu en moi avec le sentiment de victoire, que
seule peut donner cette chose gagnée de haute lutte. Éloge de l’effort. Eléphant d’or.
Derniers Commentaires